extraits

2ème Tableau

Je veux une mort noble. Voilà des mois que je m'y prépare, et maintenant que l'heure approche je me sens encore plus fébrile que jamais. C'est un dur labeur de se balayer de la gravité de la maturité. Cette perverse s'inscrit sous chaque once de peau, et lui imprime un relief de plus en plus biscornu.
Avec l'âge, mes mains sont devenues complétement indécentes, avec leurs boursouflures bleues dans lesquelles on peut piquer sans même regarder l'aiguille tellement leur trajet est ostensible.
Sans parler des rides. La chair se mange toute seule de l'intérieur, elle étire la peau dans sa succion, dont elle drape ensuite le visage, comme un tissu qui s'étale par vagues successives pour faire oublier la morosité de ses motifs.
Comment me prendre aux sérieux dans ces conditions ? La gravité sied bien à un visage d'homme mûr. Elle serait grotesque maintenant, maintenant que je suis vieux.
Maintenant que mon corps se retient de dégringoler en bourrelets qu'on dirait creux, qu'une odeur aigre-douce se colle à moi et imprègne tout ce que je touche d'un onguent mortuaire.
Maintenant que je n'ai plus de dents. J'ouvre ma bouche devant la glace et je ris pendant des heures. C'est un gouffre où tout glisse sans rencontrer d'obstacles.

(...)

 

commander le texte de la pièce

4,50 €

haut de la page
presse

7ème Tableau

J'ai demandé à l'infirmière si je pouvais l'appeler Camille. J'ai vu la gêne et le plaisir tourbillonner en même temps dans sa pupille et y former une petite goutte d'émotion. Elle était partagée entre l'effroi d'avoir à participer à mes jeux morbides, le dégoût de m'entretenir dans ma névrose sénile, et l'attendrissement devant cette preuve touchante d'amour pour ma défunte compagne.
Elle n'a pas osé dire non. Je lui glisse désormais un "A jeudi prochain ma petite Camille", et je presse sa main moite dans la mienne pour essayer d'en garder l'odeur après son départ. Malheureusement, même sa sueur sent le propre. (...)
Elle prend mon éjaculation lacrymale pour de la nostalgie. Elle ne va pas jusqu'à me serrer dans ses bras, dommage, ma tête est pourtant sur le point d'exploser tant sont denses mes invitations télépathiques.
Approche, garce, approche, laisse-moi donc m'enfouir le nez dans ta fadeur souveraine. Un empire pour la banalité à pleurer de ton décolleté d'infirmière sage, pour la mollesse de tes seins anonymes, pour la fleur presque invisible de ton nombril qui se fane dans la tiédeur de tes plis.

(...)

Au lieu d'être le signe avant-coureur de mon incapacité physique, mon début de Parkinson pourrait révéler une dextérité nouvelle, promesse d'une masturbation infinie, infatigable. Les esprits sont bien rigides pour n'avoir trouvé que l'image du sucreur de fraises, moi je serai le Branleur de Cons.

 

Journal d'un Vieux, Judith Lesur
retour à l'accueil
“Ce n’est certes pas l’angélisme qui caractérise le récit de Judith Lesur “Journal d’un Vieux”.
Le raffinement classique y célèbre (...) les noces de l'amertume et du style : on sait que la langue française, de longue date, se prête à cette union, et qu'elle y sonne avec une force toute particulière. On peut voir là, indépendamment de la réussite formelle, une facilité décadente, on peut même s'avouer réticent devant le grand-âge exploré par une jeune femme, mais le vieillissement, le suicide et l'inévitable transgression qui accompagne le désir sénile forment une fois de plus un ensemble très convaincant : la férocité du trait accentue, par contraste, la tendresse furtive, la brisure du deuil, l'impuissance devant la mort de l'autre. On touche à plusieurs reprises aux parages inquiétants où le fiel pourrait être de la pudeur.
Si Judith Lesur, après bien d’autres, se veut l’exploratrice des zones d’ombre à l’intérieur de l’être, c’est surtout, plus inavouable encore, une ténèbre de langue et d’écriture qu’elle nous offre.“


Bernard Simeone, éd. Paroles d’Aube, 96
PRÉFACE IN LE MONDE EST TRISTE ET BEAU