EXTRAITS

 

MONOLOGUE DES SEINS

Il voulait que je lui fasse un enfant. Il avait cette idée dans la tête qui prenait toute la place.

Mon corps, il ne le voyait plus comme avant.

Il me disait que quand ils seraient gorgés de lait, j'aurais les plus beaux seins du monde.

Moi, je les trouvais pas mal comme ils étaient, mes seins, déjà bien assez lourds

- je ne m'en plains pas, mais il faut les porter quand même.

Lui, il ne les touchait plus que du bout des doigts,

comme s'il avait peur de les abîmer, de les salir.

Il mettait son oreille sur mon ventre,

et comme ça ne faisait que gargouiller, il soupirait.

On ne faisait plus l'amour pareil, plus pour se donner du plaisir.

Ça devenait même à côté de la plaque, le plaisir.

Il ne fallait surtout pas gaspiller la semence sacrée avec nos petits jeux d'avant.

On devait juste prendre les positions qui mettaient ses spermatozoïdes

le plus près de mes ovaires, pour leur faciliter le travail.

Faut croire que ça ne leur plaisait pas, à mes ovaires,

car ils sont restés fermés comme des huîtres,

et lui, il n'avait pas le bon couteau pour les ouvrir.

Un jour, il est arrivé avec une grille dessinée sur un papier, avec des croix dessus.

"C'est le tableau de ta fertilité", il m'a dit.

Il y avait des dates, et même des horaires. Il a mis très sérieusement son doigt

sur certains chiffres et il m'a expliqué les différentes phases en détail.

"Là, c'est l'ovulation optimale, tu vois ? C'est le top pour la fécondation."

Il suivait des courbes du bout de l'ongle en faisant des calculs et moi je pensais,

tu peux appeler ça de tous les noms techniques que tu veux,

c'est quand même deux sexes qui s'imbriquent pour se faire jouir...

 

MONOLOGUE DES PAUPIERES

 

Elle me disait, personne t'aimera comme je t'aime.

Elle me disait, il n'y a que moi qui te connais comme t'es.

Je sais comment t'es fait, dedans. Ta chair, ton sang, c'est moi.

Elle me prenait dans elle et elle disait, c'est là ta place.

Toi, moi, c'est pareil.

Elle me disait, tes yeux, c'est moi.

Elle me disait, ta bouche, tes mains, ton sexe, c'est moi.

Et moi, moi je la croyais.

Alors quand d'autres sont venus, je n'ai rien dit.

J'ai laissé ses mots couler sur moi,

j'ai laissé ses mensonges me lécher comme une langue.

Je l'ai regardée me boire et poser sa tête sur mon ventre.

J'étalais ses cheveux sur ma poitrine

et c'était comme une toile d'araignée sur ma peau.

J'ai laissé la sève de ses mots m'enrober,

envelopper mon corps dans la soie de sa voix.

J'ai sucé son poison comme du miel.

J'ai posé mes lèvres sur ses paupières en pensant qu'un jour,

je les déchirerais.

photos Elisabeth Rull - Item

MONOLOGUE DE LA BOUCHE

 

Ton corps, il me dégoûte. Je ne sais pas comment te dire.

C'est comme quelque chose qui vient me salir.

Ta bouche, on dirait une ventouse, tu sais, les ventouses qu'on utilise pour déboucher les chiottes.

Quand tu mets ta bouche sur moi, je sens toutes les saloperies qui remontent.

Un jour, ça débordera, et tu te noieras dans tous les mensonges, dans toutes les lâchetés que t'as enfouies en moi en pensant que j'y prenais plaisir.

Pauvre con.

Tu crois que je jouis parce que je crie, tu te rends même pas compte

que c'est parce que tu me fais mal.

Ta queue c'est une râpe qui me met à vif à chaque coup de rein.

Tu gigotes doucement et puis t'accélère, elle doit aimer ça, l'autre,

ces variations, mais moi ça m'entaille.

Tu dis des trucs à mon oreille, et je sens ta salive qui coule dans mon cou.

C'est comme du pus qui s'échappe, ça brûle.

Tu me dis des mots qui n'excitent que toi.

Moi ça me ferait presque rire tout ce cinéma pour faire croire que t'es une bête de sexe.

Mais ça m'étouffe tes mots.

Ça tue mon rire avant qu'il puisse sortir.

pause

La douceur, je me la donne moi-même pour pas oublier que ça existe.

Mes doigts, ils deviennent le sexe que t'as pas.

Ils cherchent à me connaître, ils s'imposent pas.

Judith Lesur, 2003