

Le texte
La nouvelle (a)mer est publiée sur le site de La Revue des Ressources
extraits
Ça lui fait un peu peur cette façon qu'elle a de s'accrocher à elle
pour ne pas sombrer trop vite. Elisa est tellement forte, même pas dix ans
et elle remonte à la surface d'un seul coup de talon.
Les grosses vagues, elle les voit venir de loin et elle plonge juste dessous
pour ne pas se laisser prendre par les remous.
A chaque fois ça lui fiche un sacré coup, à Hélène, mais très vite
elle voit la petite tête bronzée d'Elisa émerger de sous l'écume blanche,
elle ne l'entend pas rire à cause du vacarme des vagues
mais elle le devine à la forme de son visage.
Elle voudrait lui dire qu'elle l'admire, mais plouf!,
Elisa a gonflé ses joues et déjà replonge.
Hélène, les vagues, elle ne les calcule pas; elle se les prend en pleine face,
elle se fait rouler dans le fond et se retrouve échouée sur le bord
comme un poisson crevé avec, en prime, trois kilos de sable dans le maillot.
Elle reprend son souffle en observant les jeux de sa sirène.
(...)
J'adore me baigner. L'eau, c'est comme mille caresses en même temps,
mille petits poissons qui glissent sur ma peau et qui me portent.
J'ouvre les yeux sous l'eau, même si ça pique,
et j'attends le moment où le soleil fait briller des grains de sable au fond.
Les éclats dorés, c'est des trésors. (...)
Les vagues aussi jouent avec moi.
Elles font semblant de m'assommer.
Mais si je laisse mes bras et mes jambes flotter comme des algues toutes molles,
l'eau devient une main qui me soulève
et qui me fait rouler entre ses doigts sans m'écraser.
Maman pense que la mer est une grande bouche qui peut nous avaler.
C'est vrai que c'est une langue qui vient nous chatouiller les pieds
quand on s'endort sur le sable.
Mais Maman croit aussi qu'elle peut nous aplatir comme une crêpe
et glouglouglou,
on disparaît dans son grand ventre noir.
Alors ça lui arrive de me sauter dessus quand je fais le dauphin,
de me serrer très fort contre elle et de me ramener sur la plage.
C'est elle qui me fait peur, pas les vagues.
(...)
Hélène regarde Elisa dormir. Elle a l'air d'un petit animal repu
qui s'est laissé attraper par le sommeil sans s'en rendre compte.
Hélène pourrait être ailleurs, faire autre chose, ça ne changerait rien.
Elisa serait toujours là, à prendre toute la place dans sa tête.
Alors autant être près d'elle et l'observer, jusqu'à écoeurement.
(...)
Elle croit que je dors, mais je dors pas. Je l'ai vue derrière mes paupières,
elle a mis son visage tout près, elle a rapproché ses lèvres
l'une de l'autre pour me faire un baiser mais à cause de la bulle de plastique
qu'il y a tout autour de moi, je n'ai rien senti.
Moi je suis protégée en-dessous et je la regarde alors qu'elle,
elle croit que je dors.
Judith Lesur