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les (h)auteurs

en cours
performance
Festival de la Performance UP DATE du 14 au 18 septembre 2005

 

texte : Judith Lesur

installation plastique : Arno Piroud

univers sonore : Eric Bradshaw Barr

jeu : Timothy Marozzi

Il y avait cette forêt, ces grands arbres aux tentacules sombres dégoulinantes de feuilles, qui vous enlaçaient et broyaient vos os contre leurs peaux d'écorce. Vous disparaissiez, avalés par leurs bouches brunes, ou pénétrés de leurs racines fourmillant sous la terre. La malfaisance de cette forêt n'était pas pire que celle de toutes les autres forêts. Il est connu qu'en ce temps-là, les forêts étaient ces lieux malfaisants qui se nourrissaient des hommes. Plus il y avait d'hommes, plus il y avait de forêts.

PAUSE

Il y avait ce type aux doigts bavards, la ville au bord des lèvres et des ronds-points plein la tête. Ce type habillait la ville qui habitait sa tête, il la construisait dehors, ailleurs, partout, dans d'autres villes et dans d'autres têtes. Il chaussait ses pieds de voitures, endossait son manteau de fer et de ciment, et sillonnait les rues. Sous ses doigts bavards, les murs s'alphabétisaient, l'asphalte se prophétisait, les enfants riaient de leur bouche nue et les femmes abritaient dans leurs ventres de petites constructions grises, bruissantes de chasses d'eau et de transistors, dont elles accouchaient en silence.

PAUSE

Il y avait cet autre type, tout en jambes, en bras et en cheveux, la bouche en élastique gourmande des mots des autres. Il bondissait d'une parole à l'autre, le sens pour lui était un tremplin, il pirouettait d'une langue à une autre et lorsqu'il n'y avait plus de mots, lorsque les mots étaient épuisés, il s'immobilisait. Son corps se vidait, devenait transparent, rapetissait. Chaque silence était menace de disparition, alors le type tout en jambes, en bras et en cheveux faisait croisade contre le silence. De sa bouche il avait fait une fronde, et ses mots étaient de petits cailloux pointus qui perçaient les yeux des gens silencieux.

PAUSE

Et puis il y avait encore un autre type, un type sans cheveu, sans yeux, un type qui n'habitait rien, qui ne parlait pas, mais qui vibrait. Ses bras étaient bruits, ses jambes étaient rythmes et ses pieds glissaient sur le sol comme sur la peau tendue d'un tambour. Parfois, la peau éclatait sous ses coups de talon et le type sans cheveu, sans yeux, s'enfonçait dans les crevasses de la terre. Là, il résonnait des pulsations du monde et quand les chiens ne venaient pas lécher le fond de ses orbites, quand les femmes ne venaient pas frotter leurs fesses sur son crâne, il chantait.

PAUSE

Il y avait cette fille aussi, cette fille qui regardait du bout des yeux, qui s'asseyait du bout des fesses, qui parlait du bout des lèvres. Cette fille nulle part ne se sentait chez elle alors c'était en elle qu'elle s'était installée. Dans sa tête, il y avait le monde, son ventre était peuplé de villes, dans son sexe habitaient des gens, ses pieds regorgeaient de cris. En elle, tout vibrait, tout parlait, tout existait, mais rien ne se reposait jamais. Dormir était la seule chose qui lui manquait, alors elle regardait du bout des yeux, elle s'asseyait du bout des fesses et parlait du bout des lèvres pour inventer le sommeil.

PAUSE

On avait mis le type aux doigts bavards, le type tout en jambes, en bras et en cheveux, le type sans yeux et la fille qui s'asseyait du bout des fesses, on avait mis ces trois types et cette fille dans la forêt aux tentacules sombres. Une décision avait été prise, la décision délibérée de mettre ces trois types et cette fille dans la forêt. Avaient-ils été consultés ? Avaient-ils donné leur accord ? Savaient-ils que leurs os seraient broyés, savaient-ils que des bouches brunes les avaleraient et que des racines fourmillant sous la terre les pénétreraient ? Nous l'ignorons. A vrai dire, nous nous en foutons. Les trois types et la fille étaient dans la forêt, et seul le résultat nous importait.

 

Judith Lesur, Septembre 2005

Festival Les Envolires mai 2009

lecture de La fille perchée

musique

Sébastien Guillen & François Lamy