
Là, ce sont mes parents que vous regardez. Je vous prierai d'être soigneux avec la photo, c'est la seule que j'ai d'eux. Et une photo de ses parents, ça ne s'abîme pas, ça se prête, mais seulement à des gens de confiance. Bien sûr, elle a beaucoup voyagé. On l'a copiée, on l'a vendue, on l'a beaucoup vue. Mais l'originale, c'est toujours moi qui l'ai. On me la demande un peu moins maintenant que la politique n'est plus à la mode. Cette photo, c'est un peu un cadeau. C'est la lettre qu'ils ne m'ont jamais écrite, l'histoire qu'ils n'ont pas eu le temps de me raconter. Eva a essayé de combler les trous, les questions, parce qu'elle devait partir avec eux et qu'au dernier moment elle n'en a pas eu le courage. Mais maintenant Eva est morte, alors ce que je ne sais pas, je ne l'apprendrai jamais.
Je ne suis pas encore allée dans mon pays, c'est là qu'ils sont enterrés. Je n'ai pas envie de voir leur nom - le mien - sur une dalle grise. Je ne suis pas très monument historique.
Eva m'explique qu'ils m'ont fait cadeau de la vie. Je ne sais pas de quelle vie elle parle... Aban-don. Drôle de cadeau, oui.
J'ai mis longtemps avant de pouvoir la regarder cette photo. Avant de la voir vraiment. Maintenant j'y passe des heures. J'aimerais y plonger la main et recueillir les deux corps dans le creux de ma paume, sans les réveiller. Je les caresserais du bout des doigts, la soie des cheveux, la peau. Mais ce que j'ai toujours du mal à regarder, ce sont les visages. Ils sont déjà morts, je le sais. Je n'aurai jamais vu leurs yeux.
Le geste du bras de mon père m'intrigue. L'a-t-il forcée ? Non, a dit Eva. Ne crois surtout pas ça. Ils ont passé des nuits entières à en parler, jusqu'à ce que la fièvre se transforme en sérénité. Le bonheur calme d'avoir pris la bonne décision, c'est ce qui émane de la photo, tu ne trouves pas, Minouchka ?
Je veux penser que sans cette étreinte, ma mère se serait peut-être enfuie. Elle aurait donné sa place à Eva. Elle serait restée avec moi. Le train aurait explosé sans elle.
Pardon Eva. J'ai dit que j'aurais préféré que ce soit toi.
Pourtant, dans un sens, tu as été plus courageuse. Moins spectaculaire mais plus forte. Tu t'es battue en profondeur. Mais c'est dans les veines que ça fait mal, Eva, ça ne s'explique pas. J'aurais pu t'aimer parce que ma mère, au fond, c'est vraiment toi. Mais l'autre a toujours été là, avec son geste comme un poison à l'intérieur de moi, je n'y peux rien. Il y a la photo. Et il y a de l'amour de moi dans cette image. Derrière le rideau des paupières. C'est ce qui leur donne cet air grave. C'est là que je suis.
Ont-ils eu peur de fuir, de sauter par les fenêtres, de regretter ? Ils ont pris du Valium qu'Eva avait volé pour eux à l'hôpital où elle travaillait. Ils n'ont peut-être même pas été réveillés par l'explosion.
C'est à deux cents mètres qu'on a retrouvé l'appareil photo. L'objectif avait éclaté, le boîtier commencé à fondre, mais la pellicule était intacte. Après des clichés de villes sinistres et de campagne désertée, il y avait mes parents. Le photographe ne se doutait sûrement pas qu'il tirait le portrait de deux terroristes...
Je ne sais pas ce que vous voyez sur cette photo. Des héros ou des monstres.
Ce sont mes parents.
nouvelle parue dans le Télérama du 9 septembre 1998
d'après une photo de H. Cartier-Bresson